Demain soir,
nous présenterons Les
Monologues du Vagin au Francocentre d'Iqaluit. Pour le
plaisir, comme Eve Ensler, l'auteure des
Monologues du Vagin,
je me suis inspirée de rencontres avec des femmes pour écrire un
monologue. Voici :
Mon vagin, mon
accouchement
Mon vagin. Mon
vagin? Hum, c'est un tunnel. Un canal. Un organe comme la tête, le
nez ou les orteils.
J'ai toujours pensé
que mon vagin était une partie de mon corps semblable au reste…
Puis un jour, par un total hasard, alors que j'étais enceinte, la
femme qui faisait mon suivi m'a demandé : « Comment
trouves-tu ton vagin? »
Cette question me
semblait ridicule, complètement hors sujet, très intime. Quel
pouvait être le lien entre mon vagin et ma grossesse?
La femme qui me
préparait à mon accouchement a sorti un chandail à col roulé d'un
tiroir. Vous savez, ces affreux sous-vêtements bleu marine ou blanc
caillé avec le col plié en double qui nous remonte jusqu'aux
oreilles, quand on a huit ans, et que notre mère nous force à
enfiler avant de passer la journée dehors à glisser en crazy
carpet.
La dame a aussi
sorti un ballon de soccer. Elle m'a demandé si je croyais que ce
ballon puisse passer à travers le col du chandail. Un ballon de
soccer! Vraiment? Peut-être. Probablement, que me me suis dit, c'est
fait pour s'étirer, ce bout de guenille là! Elle a souri.
La femme a dit que
le col roulé, c'était comme mon vagin. Que mon vagin était souple
et extensible. Que si j'apprenais à le détendre, il s'étirerait
doucement, qu'importe ce qui y passerait! Je devais explorer mon
vagin.
J'ai trouvé cette
femme un peu dérangée. Je suis rentrée chez moi un peu angoissée.
Puis, secrètement, j'ai essayé ses propositions pour découvrir mon
vagin. Je me suis procuré un œuf de Jade, j'ai sorti de l'huile
d'olive pour des massages plus doux, plus profond. Je me suis
abandonnée à la sensualité et aux fantasmes refoulés. Je sais,
j'aurais dû mettre fin à ce suivi de grossesse tellement atypique.
Tellement intime. Mais plus je découvrais mon vagin, son anatomie,
ses points de réflexologie, plus j'étais heureuse et comblée.
Au rendez-vous
suivant, la femme a fixé mon Chéri avec beaucoup de sérieux :
« Accoucher, c'est vraiment comme faire l'amour. Surtout, il
faut être calme, amoureux, et éviter les commentaires, les
questions et les téléphones cellulaires. Les seuls mots autorisés
sont « t'es belle » et « je t'aime ». Le
moindre faux pas peut interrompre le processus, comme lorsque tu fais
l'amour. »
Ensuite, elle s'est
tournée vers moi et, dans son élan dictatrice, elle a poursuivi :
« Accoucher devrait être doux, soit silencieuse, ne te plaints
jamais, ton corps va comprendre. Tu peux bouger et chercher le
confort, mais surtout, savoure les moments doux, il y aura beaucoup
de moments doux. Abandonne-toi, comme quand ton vagin s'abandonne au
lit. Exerce-toi à t'abandonner. »
La vérité, c'est
que j'avais une peur folle d'accoucher, je suis de nature trop
anxieuse pour ce type de suivi. Ces rencontres de type « sexologue »
n'aidaient en rien à me convaincre que le coeur du bébé suivrait
les contractions, que le cordon ne serait pas autour du cou du bébé,
que… J'ai trouvé un autre spécialiste, qui considérait mon vagin
comme un simple canal, l'examinait par routine, comme quand un
médecin dit : « Ouvre bien grand la gorge, je vais
vérifier qu'il n'y ait pas d'infection. » Dans le cabinet de
ce spécialiste, en l'espace de quelques minutes, mon vagin que
j'avais doucement apprivoisé, ma grotte secrète et exaltante, était
redevenu qu'un simple tunnel.
Enfin, le moment
tant redouté et attendu est arrivé. Lors des premières
contractions, je n'étais pas trop sûre si c'était vraiment cela
accoucher. C'est bête, mais ce qui m'est revenu en tête, c'était
les phrases de cette femme qui m'avait accompagnée durant les
premiers mois de ma grossesse : « Abandonne-toi, laisse
ton vagin s'ouvrir. » Je suis allée me coucher, me reposer,
permettre à mon vagin, puis mon corps tout entier de se détendre.
Je me suis endormie. Je n'étais pas sûre si les contractions
étaient réelles ou des bribes de rêves. Mon amoureux s'est collé
contre moi, dans un silence parfait. La chaleur de son corps sur le
bas de mon dos me faisait le plus grand bien.
Les contractions
sont devenues intenses, me tiraient hors de mon sommeil. Mais il y
avait aussi d'intenses sensations d'extase chaque fois qu'une
contraction finissait. Ça m'emplissait de bonheur, j'avais
l'impression d'être prise sous l'effet d'une drogue puissante, du
mush, pour être exacte. Tout était intense. Le moindre
bruit, la moindre caresse, la moindre lumière. Tout soudainement,
m'emplissait de joie ou m'irritait. Je flottais.
Nous étions seuls
au monde : mon bébé, mon vagin et moi. Chéri m'a demandé si
je voulais partir pour l'hôpital. C'était le dernier de mes soucis,
j'étais dans ma bulle, en plein milieu d'un rêve, j'étais bien.
Même si certaines contractions me transperçaient les reins, le
corps tout entier, elle s'envolait tellement vite, que je voulais
rester. J'avais encore du temps avant la naissance.
Alors que j'étais
debout, agrippée à une chaise, j'ai ressenti un brûlement entre
mes jambes, et j'ai revu l'énigme du ballon de soccer et le chandail
à col roulé dans ma tête. C'était clair : je m'étais
trompée. Le ballon était trop rond, trop large, ça ne passerait
jamais. J'ai dit : « Il faut faire le 9-1-1. » « Ça
va aller, » que Chéri m'a répondu en me serrant tendrement dans ses bras. C'était comme si un ange
me faisait une révélation. J'étais debout, je dansais doucement
avec Chéri, puis la contraction suivante, j'ai senti un soulagement,
la tête venait d'émerger de mon vagin. Puis, sans que personne ne
m'examine ni me demande de pousser, mon utérus a poussé une fois de
plus et la plus belle chose du monde est sortie de mon corps. C'était
l'extase. C'était orgasmique! C'était tellement irréel, un bébé
qui respire, qui va bien, qui vient de naître, mon bébé. C'était
merveilleux. Je me sentais belle, féroce, puissante. J'aurais pu
soulever la Terre.
Mon vagin est toute
autre chose qu'un canal ou un simple tunnel. C'est moi, mon corps,
mon âme.
par Cynthia Durand,
février 2017


