Voici
un récit philosophique sur l’accouchement, inspiré de mes merveilleuses rencontres estivales...
Description des
personnages :
L'Accoucheur :
Un « Accoucheur »,
c'est le terme utilisé sur les formulaires québécois d'acte de naissance pour
désigner la principale personne présente pour « accoucher » une
femme. Au Québec, la vaste majorité des accoucheurs sont des médecins, sauf
pour environ 2% des naissances où ce sont des bachelières sagefemmes et
quelques poussières dont l'accoucheur est le conjoint, une amie ou une bonne étoile.
La Femme :
Dans son sens large, un être humain
aux chromosomes XX; le genre « féminin », celui qui a des ovaires,
des seins, un utérus, un vagin et une vulve. La Femme, dans son sens libéré;
celle qui croit en l'égalité entre l'homme et la femme, qui peut choisir la
carrière ou la maison, qui peut être autonome financièrement, enfanter le
nombre d'enfants qu'elle veut et gérer sa sexualité elle-même – du plaisir à la
conception, à la mise au monde de ses enfants, au respect de soi – selon sa
conscience et ses valeurs.
Conversation entre la Femme et
l'Accoucheur
Félicitations pour ce beau bébé!
Félicitations pour ton accouchement! Mais dis-moi, pourquoi n'es-tu pas venue me
voir? Pourquoi avoir pris le risque d'accoucher seule, chez toi?
La Femme :
J'y ai pensé, durant les neuf
derniers mois, j'y ai pensé plus que vous ne pouvez vous l'imaginer,
Accoucheur, à venir vous voir en accouchant. Cependant, j'ai aussi réfléchi aux
nombreux risques que j'ai pris récemment : celui de me baigner dans des
rivières, alors que, tous les étés, des gens s'y noient; celui de prendre ma
voiture, alors que les accidents de la route sont si nombreux; celui
d'accoucher seule, alors que mon corps a su comment unir un ovule et un
spermatozoïde, implanter un œuf, le diviser de la manière parfaite pour créer
un placenta, un petit cerveau, des membres, des organes... pourquoi mon corps
qui a su accomplir un si merveilleux travail durant quarante semaines
flancherait-il, tout d'un coup, lors de la mise au monde de ce nouvel être?
L'Accoucheur :
Je t'écoute, Femme. Je vois que
tu as infiniment confiance en toi. Mais n'est-ce pas insouciant de ne pas
croire en la médecine moderne?
La Femme :
Je suis de votre avis à propos de
la médecine moderne, cher Accoucheur : j'ai la certitude que celle-ci est
incroyable et porte dans ses bras tous les jours des cancéreux, des accidentés,
des guerriers... La médecine moderne est merveilleuse! Et, je vous le jure que,
si je me casse le bras, que mon enfant est gravement malade ou que j'en ressens
le besoin en accouchant, je vous contacterai. Cependant, mon expérience et mes
recherches me laissent croire en un nouveau paradigme de la naissance, où
mettre au monde ses enfants n'est pas un acte médical, mais avant tout un acte
sexuel, qui, par conséquent, est profondément intime.
L'Accoucheur :
J'ai assisté des centaines de
naissances dans ma carrière, je connais le mot intimité. J'ai pu observer
comment certains accouchements progressent rapidement lorsque certaines femmes
s'isolent dans la salle de bain ou sous la douche. Je te jure, j'aurais
respecté ton intimité, j'aurais été le plus discret du monde, lorsque tu
bâtissais ta bulle d'accouchement. Ne me fais-tu donc pas confiance?
La Femme :
Votre confiance est douce à mon
cœur. Elle m'a bien préparé à mon accouchement et c'est avec confiance que j'ai
accouché. La même confiance dont j'éprouve envers toutes les autres fonctions
physiologiques de mon corps : digérer, m'endormir, réguler ma température,
maintenir ma pression artérielle, accoucher... Et, si la femme en santé, celle
dont toutes ses fonctions physiologiques fonctionnent bien, avait surtout
besoin de cette confiance-là, celle en elle-même?
L'Accoucheur :
Tu veux dire, Femme, que tu
crois que la vaste majorité des femmes est capable d'accoucher par elle-même?
Ne crois-tu pas qu'il y a des raisons évidentes pour lesquelles les accouchements
ont lieu aujourd'hui dans les hôpitaux, ou du moins avec une sage-femme?
La Femme :
Je suis une Galilée des temps
modernes qui ose remettre en doute ce que l'on tient pour acquis. L'histoire
des accouchements au Québec
,
les nouvelles connaissances que nous avons sur les hormones de l'accouchement
,
l'amélioration des conditions d'hygiènes de nos sociétés modernes
et l'expérience de naissances non perturbées
nous mènent vers un nouveau paradigme des naissances, celui des accouchements
autonomes.
L'Accoucheur :
Et ton conjoint? N'y as-tu pas
pensé à ses peurs de l'accouchement? À sa détresse lorsqu'il voit sa femme en
douleur.
La Femme :
Comme vous avez raison, cher
Accoucheur : accoucher est loin d'un geste anodin.
J’ai vécu un accouchement intense, mais
la douleur de l'accouchement n’a jamais été supérieure à ce que mon corps de
femme ne pouvait supporter et la nature m’a offert de doux repos d'endorphine
après chaque vague puissante. Au delà d'une série de contractions de l'utérus,
accoucher est une série de relâchement de celui-ci.
Et puisque l'homme-conjoint est
présent dès le début de la conception d'un enfant, au plus profond de l'intimité
de la femme-qui-crée-porte-et-accouche, dans la nudité mutuelle, n'est-ce pas
normal que la naissance ait lieu dans cette même intimité? Est-ce l'homme qui
sentira le bébé pousser dans son vagin pour en sortir? Est-ce ses abdominaux et
son abdomen qu'on coupera, avec la plus grande minutie du monde, pour y sortir
l'enfant, en cas de pépin? Est-ce à l'homme que l'on demande de montrer son
pénis, timide et sacré, telle la vulve, devant des médecins lors de la mise en
monde de ses enfants, lui qui a été impliqué sexuellement dès le commencement?
Vous savez, si l'on demandait aux hommes de montrer leurs organes génitaux,
comme on demande aux femmes de se mettre à nu, ils se lèveraient debout,
regarderaient leurs amoureuses dans les yeux et diraient : « Mon amour,
suis-moi, nous allons avoir notre enfant dans la même sensualité et grandeur
que celle lorsque nous avons créé ce petit être. Depuis que le monde est monde,
la femme sait. »

L'Accoucheur :
Chère Femme, notre conversation
m'amène à de grandes réflexions... Dans notre monde moderne où l'éducation et
l'autonomie sont à la portée de chacun, aujourd'hui, je t'offre mon titre. Soit
une Femme-Accoucheuse, soit l'Accoucheur de toi-même. Mais, n'oublie jamais
d'apprendre à nager avant d'aller à la rivière et d'apprendre à conduire avant
de prendre la route. Bonne route.
« La sécurité ne se vend pas dans les
supermarchés.
La sécurité existe à l’état pur, c’est toi
qui te la donnes.
Pour une fois dans la vie, tu deviens
l’artisane de toi-même.
Danielle MERCIER, Au fil des jours – propos d’une sagefemme,
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