Un vent fou
Iqaluit. Un
vent fou (65 km/h)
fouette la maison, la neige vole de tous côtés. « Si c’est une petite
fille, il faudra l’appeler Blanche! »
Mercredi
soir. Quelques contractions s’installent, nous déplions une nappe et une
vieille couverture sur mon matelas. 22 h. Je m’endors collée à mon chéri. Les
contractions entrecoupent mon sommeil.
Dès le
début, l’intensité de cette naissance m’impressionne. 23 h. Le bébé va naître
cette nuit.
L’environnement
est parfait : mon amoureux tendrement amoureux, les enfants dans un
sommeil profond, la chandelle dans la salle de bain…
Tout m’est passé par la tête
- Ouf, elle est vraiment intense,
celle-là.
- Respire doucement.
- « Sors, bébé, sors »
- Une minute, juste une minute,
ce n’est pas long, une minute.
- « Si on leur donnait le choix,
les femmes accoucheraient très calmement, très humblement. » (sagesse
inuite tirée du livre de B. O’Brien)
Je me suis trompée
Je songeais
à « Ma mère, c’est la plus forte »… j’avais omis la page dont la mère
est submergée par les vagues, dont les vagues deviennent vraiment folles et
intenses, dont la mère doit travailler très très fort, dont la mère doit
s’accrocher, même si elle chavire…
Je me suis
trompée en pensant que cet accouchement serait à l’image du précédent, qu’il
serait rapide, qu’il serait doux, qu’il ressemblerait aux accouchements rêvés
et accompagnés…
Quand j’ai réalisé
que tous les rythmes sont possibles, que cet accouchement serait unique et que
l’intensité serait bel et bien présente… soudain, je me suis sentie beaucoup
moins brave.
Mon bébé n’est pas né cette nuit-là.
Le soleil
se lève. Jeudi. Une journée lente, parsemée de contractions irrégulières.
Incapable de manger ou de sortir de la maison. Recherche de confort.
Bébé a 36
semaines de gestation. Doit-il naître maintenant ou tout ce travail s’arrêtera?
Je n’avais plus aucune attente. Hum, mieux valait annuler mon « blessingway » qui se tenait ce soir-là.
Mes grands ont joué merveilleusement toute la matinée et des amis extraordinaires
en ont pris soin en après-midi et pour le souper. Au retour à la maison, ils
ont demandé: « Est-ce que le bébé est né? » Ils se sont couchés sans
un mot.
Mon amoureux
Prise 2.
Nuit de jeudi à vendredi. Nous nous couchons collés l’un contre l’autre, sur
les airs de Fred Pellerin. 21 h. Les contractions reviennent aux 3 chansons.
Je me
rappelle lorsque mon chéri m’a dit : « t’es belle! »
Et aussi,
« une à la fois. »
Et
lorsqu’il a su faire silence, aussi.
Je me
rappelle la douceur de l’eau qu’il versait sur mon dos dans notre bain trop
étroit.
De sa main
chaude au bas de mon dos, à l’endroit exact où ça soulage tout.
Et de ses
caresses,
De sa
douceur,
De son
calme,
De sa
patience,
De sa
présence,
De son
amour.
Il a été
merveilleux.
L’intensité m’a surprise
C’est le
début le pire. On oublie la force, on idéalise, on se dit qu’on l’a déjà fait…
Pourtant, l’intensité est… intense. Cette nuit, je ne voulais m’épuiser comme
la précédente. Je suis restée couchée… jusqu’à ce que je sente le besoin de
m’agenouiller à côté du lit. Une contraction à la fois, je m’agenouillais puis
m’allongeais de nouveau lorsque celle-ci s’évaporait. Quel calme, je me
rendormais, je crois.
Une autre solution
Être à
genoux, avoir la main de mon amoureux dans le bas du dos, être aimé… plus rien
ne suffisait. Comme j’ai regretté de ne pas avoir commandé une piscine d’accouchement. Un petit pas à la fois, je me suis rendue au bain. Là non plus,
je n’étais plus bien. Dans notre maison parsemée de vieilles couvertures et
serviettes, je me suis rendue au salon, me tenant debout appuyée sur une
chaise.
J’avais
envie d’être seule, sans personne à qui me plaindre, sans personne tout court.
C’est là, avec moi-même, que j’ai poussé, comme pour aller à la selle. La poche
d’eau a éclaté d’un coup sur le sol. Mon chéri m’a rejointe. Quelques
minutes plus tard, j’ai poussé la tête. 3 h du matin. La contraction suivante, le corps
tout entier est sorti tout seul, d’un coup, dans les mains de papa qui a dit
« c’est un petit gars! »
Je me suis
assise sur le divan, j’ai pris le bébé, il a pleuré, il était réveillé. J’ai
demandé qu’on aille réveiller les enfants. C’était un merveilleux accouchement
familial.
Je suis
tellement fière de moi, de nous.
De son
calme, de sa patience.
De mon
calme, de ma patience.
Les heures suivantes
Ce n’est
pas parce que le bébé est né que l’accouchement est terminé.
Les enfants
sont retournés se coucher et, dans mon lit, j’ai mis mon bébé au sein. Il était
encore relié à moi. Comme je le souhaitais, nous attendrions au moins 4 heures avant de couper le cordon.
Le placenta
est né une heure plus tard. Nous l’avons déposé dans un saladier à côté du lit.
Au petit matin, c’est en famille que nous avons attaché le cordon ombilical et mon grand l’a coupé. J’ai gardé une empreinte du placenta, comme l’a dit une amie: « C'est tellement riche de sens. »
Épilogue
Environ 28
heures sont passées de la première grosse vague à la naissance. Pourtant, je
n’ai jamais senti que c’était trop. Le deuxième soir de travail, j’ai cherché à
l’intérieur de mon cœur pourquoi le bébé n’était pas né la veille. J’avais
confiance et cherchais le sens de cette phrase de la sage-femme Karine Langlois
exprimé dans un contexte où la femme accouche dans toute sa puissance…
« La femme est responsable de l’issue de
son accouchement. »
Bibliographie:
O’BRIEN, Berverly, Birth
on the Land – Memories of Inuit Elders and Traditional Midwifes,Arctic College,
Iqaluit, 2012 (traduction libre)
DURAND, Cynthia, Ma mère, c'est la plus forte - une histoire sur la naissance, autoédité, Iqaluit, 2014, 32 pages.
LANGLOIS, Karine, http://www.karinelasagefemme.com/